la tuen ou la tuen pas ?

Nous sommes au milieu du mois de Juillet 1792. La Contre-révolution en Vivarais vient de s'effondrer. A Banne, le château a été abandonné par les royalistes et la chasse aux conjurés bat son plein. Madeleine Thibon, une habitante du hameau des Rousses passe dans le bourg qui a été mis à sac peu de jours auparavant malgré l'arrivée des troupes régulières. Sur le bord de la route, elle ramasse un "lün" (ancienne lampe à huile) sans doute perdu ou jeté par les pillards. Ce lün sera conservé dans sa famille et restera désigné sous le nom de "lou lün dé la Révoulutiou". Arrivée au pont du Boufaillou, Madeleine se trouve soudainement en face d'une bande de révolutionnaires, probablement les "Mastrens" venus de Lamastre et plus brigands que révolutionnaires. Elle saura plus tard qu'ils descendaient du Mazel où les conjurés royalistes avaient eu un corps de garde commandé par André Aujoulat. Elle s'avance bravement et entend l'un des hommes dire à ses compagnons :
Et aquello, la tuen ou la tuen pas ?
(et celle-là, on la tue ou on la tue pas?)

Résolue, mais tremblante, elle fait mine de passer son chemin avec assurance.
On l'arrête. On l'interroge d'une voix avinée :
d'où viens-tu citoyenne ?
de Banne.
où vas-tu ?
aux Rousses où j'habite.

Magnanimité ou lassitude... Le chef décide :
la tuen pas ! mais nous irons aux Rousses pour voir si vous ne cachez pas ces f... royalistes. Laisse ta porte ouverte. Si tu la fermes, on te tue !
La pauvre femme n'eut garde de fermer sa porte, et le hameau averti fut inquiété par l'information.
La bande vint en effet au Rousses et se présenta à la maison Thibon. L'un des hommes portait un quartier de lard pendu derrière l'épaule. On fouilla la maison.
tu as laissé ta porte ouverte, c'est bien, on ne te fera pas de mal.
Enhardie par cette entrée en matière, Madeleine Thibon risque :
j'aurais bien plus besoin de votre quartier de lard que vous-autres !
lou vos ! lui dit celui qui le portait, té ! védjo-lou qui !

Et, sans ménagement, il jeta sur la table la pièce de lard, presque satisfait de s'en débarrasser. Il est vrai qu'il devait leur être facile d'en trouver d'autres, car de telles visites n'avaient pas partout le même heureux dénouement.
La bonne fortune de Madeleine Thibon était que les "Mastrens" ignoraient pourquoi ils l'avaient rencontrée sur la route. Car elle revenait de Banne après avoir assisté à une messe clandestine dite par un prêtre non assermenté, l'abbé Velay, qui se cacha pendant toute la période troublée de la Révolution, sans jamais être dénoncé, dans la grotte connue à Banne sous le nom de "la baumo del cura". Cette grotte est située près du Mazel, au lieu-dit le Plat Redon.
L'abbé Velay n'était pas le curé de Banne. Ce dernier, l'abbé Pradon, venait d'être massacré, le 12 juillet, sur la place de la Grave, aux Vans, avec d'autres prisonniers, dont le Comte de Saillans, chef des révoltés royalistes, et un habitant de Banne, Nadal.
C'est à Henri Soulerin, le Papet de l'Armagna de la Veillée, que nous devons cette histoire. J'en ai retrouvé l'essentiel dans ses notes. Le récit lui en avait été fait par Henri Sabatier, né en 1883, et qui le tenait lui-même de Madelou, son arrière grand'mère.


Gaston PAYSAN