un testament de 1652

Imaginons la scène : dans une maison de Mentaresse, alors paroisse de Banne, Pierre de Mentaresse, fils de feu Mathieu est "au lit, malade de son corps, sain de sa mémoire et entendement, considérant qu'il n'y a rien de plus certain que sa mort, ni chose plus incertaine que l'heure de celle-ci". Autour du lit, sa femme Claude Delacroix, ses deux enfants Antoine et Jeanne, le notaire royal Jacques Pagès et neuf témoins : le prêtre Jacques Girbon, "Vicaire perpétuel de l'église paroissiale de Bane", et des habitants de Mentaresse, voisins et parents : Blaise Gadilhe, Claude Cabiac, André Roux, Jean Mentaresse, Pierre Jeune, Philippe Delacroix, Jean Malbos et Jean Jouannenc. Nous sommes le 24 janvier 1652, il fait froid, tout le monde se serre entre le lit et la cheminée de l'unique pièce habitable de la maison. Le notaire, la plume à la main, est prêt à recevoir les dernières volontés du mourant "à cette fin que, après son trépas, entre ses enfants, il n'y ait procès, débat ni question".
Le texte suit un schéma préétabli. D'abord, le testateur "recommande son âme à Dieu le Père, priant que, par le mérite de la mort et de la passion de son fils Jésus-Christ, dès que celle-ci sera séparée de son corps, il daigne la recevoir en son Paradis avec ses Bienheureux". Il demande ensuite "que son corps soit enterré au cimetière de l'église de Bane dans le tombeau de ses prédécesseurs et que les honneurs funèbres soient faites honnêtement" ; puis, comme c'est l'usage, il donne pour les pauvres de la paroisse "la quantité de trois quartières de bled, avec consigne qu'elles soient converties en pain, payable le jour de son enterrement". Dans un monde où la religion occupe le première place, il s'agit de se montrer bon jusqu'au bout pour mériter le Paradis !
Une fois en règle avec la religion, le testateur distribue ses biens. D'abord une somme d'argent à chaque enfant : "à Antoine de Mentaresse, son fils naturel et légitime, la somme de deux cents livres payables quand se colloquera ou que sera d'âge pour bien se conduire et gouverner. A sa fille Jeanne trois cents livres payables dans les mêmes conditions". Et le texte ajoute: "item a donné et lègue, ledit Pierre de Mentaresse, testateur, par même droit que dessus, au posthume qui est dans le ventre de Claude Delacroix, si c'est un fils la somme de deux cents livres, et si c'est une fille la somme de trois cents livres". Claude Delacroix est donc enceinte, ce détail nous permet de supposer que Pierre de Mentaresse n'est probablement pas très âgé, et nous renseigne sur les conditions de vie de l'époque: les gens vivent constamment dans la hantise de la mort, car elle peut frapper à tout âge. Les sommes ne sont pas considérables, mais elles ne sont pas négligeables non plus : une livre correspond au revenu d'une journée de travail. Sans être riche, Pierre de Mentaresse vit dans une certaine aisance, il fait certainement partie des "mesnagers", ces paysans aisés. Remarquons aussi que les filles sont mieux loties que les fils. On peut penser que cette somme constitue une grande partie sinon la totalité de leur dot. Le testateur lègue en outre, "à tous ceux de son parentage qui pourraient y avoir droit", cinq sols payables en une fois, somme bien modique mais sans doute symbolique de la cohésion familiale.
L'essentiel de son héritage, "les autres biens meubles et immeubles, où que soient et en quoi que consistent", va à "son héritière universelle et générale, savoir ladite Claude Delacroix, sa femme bien-aimée". Comme la plupart des testaments de l'époque, celui-ci ne dit pas en quoi consiste l'héritage et c'est bien dommage. Mais le testateur s'entoure de garanties : il charge sa femme "de remettre ledit héritage, quand bon lui semblera, à l'un de leurs dits enfants nommés, fils ou fille, tel que bon lui semblera". Notons la confiance accordée à sa femme, loin pourtant d'être l'égale de l'homme à l'époque. Mais au cas où celle-ci "décéderait sans avoir fait ladite rémission et nomination d'héritier, ledit donateur nomme de sa propre bouche pour être héritier universel et général ledit Antoine de Mentaresse son fils, et au cas où ledit Antoine viendrait à décéder sans enfants procréés de légitime mariage, lui a substitué audit héritage ladite Jeanne de Mentaresse sa fille, et venant ladite Jeanne à mourir sans enfants, a substitué et substitue audit entier héritage le posthume qui est dans le ventre de ladite Delacroix sa femme, soit fils ou fille, pour disposer dudit héritage comme bon lui semblera". Ces précautions soulignent encore une fois la précarité de la vie à cette époque ; il vaut mieux tout prévoir ! Elles témoignent aussi du souci de transmettre "l'entier héritage" : la terre est la principale richesse, mais on n'en a jamais assez car elle rapporte peu, d'où la nécessité, pour vivre honnêtement, d'éviter le morcellement du patrimoine.
Avant de mourir, Pierre de Mentaresse entend aussi régler les affaires pendantes. Il a des dettes, contractées "verbalement": il doit 21 livres à Guillaume Rey, de la Rouveyrolle, 3 livres à Claude Roux, 1 livre 15 sols à Antoine Brugier "de la ville du fort de Bane". Il demande à sa femme de régler toutes ces sommes "sans forme de procès" à la première réquisition ou dès son décès. Il rappelle de même qu'il versé 21 livres à Jean Roux de Mentaresse à la demande de Blaise Crégut de La Brousse, son beau-frère, "sans que celui-ci lui ait fait quittance de cette somme". Il reconnaît avoir bien été payé d'une vente de blé à Messire Jacques Girbon, prêtre, mais en avoir égaré le reçu. De plus, Jean Veau de La Brousse, et Antoine Merle de La Bildoire lui doivent respectivement "verbalement et sans obligation" 10 et 3 livres qu'il demande à sa femme de récupérer. Ces diverses transactions nous révèlent qu'à l'époque l'argent est rare. Étant donné la faiblesse des échanges, les pièces de monnaie sont peu répandues, ce qui explique la difficulté de rembourser ses dettes ou de se faire rembourser, et aussi le recours à ceux qui peuvent avancer cette monnaie. On peut penser que Pierre de Mentaresse fait partie de ces derniers puisqu'on lui doit plus qu'il n'a de dettes.
Le testament est maintenant rédigé, Pierre demande aux témoins "de sa présente disposition, être mémoratifs" et au notaire Jacques Pagès "d'en retenir acte". Le notaire relit une dernière fois le texte qu'il vient d'écrire et, devant l'approbation du testateur, demande aux témoins de signer. Sur les neuf personnes qui sont là autour du lit, une seule, le prêtre Jacques Girbon est capable de le faire, "les autres ont dit ne savoir écrire". Encore un détail qui nous renseigne sur le niveau d'instruction de nos ancêtres à une époque où l'école était un privilège de riches; bien rares étaient ceux qui savaient lire et écrire.

 
Christian LAGANIER