BANNE et ses derniers Seigneurs

Pour répondre à une question verbale, que l'on vient encore de me poser, pénétrons quelque peu dans l' imbroglio d'une généalogie compliquée que l'on n'a toujours pas débrouillée et qui concerne l'une des plus importantes familles du Gévaudan et du Vivarais.
Celle des Roure.

 

 

Un généalogiste renommé du 17ème siècle, Pierre de la Garde d'Hosier, affirme dans ses travaux que le plus ancien acte connu concernant les de Beauvoir est celui du mariage, en 1042, de Guillaume de Beauvoir, seigneur du Roure, Planchamp, Serres, Le Salemone, et Banne, dont il n'était d' ailleurs que co-seigneur avec Alix de la Garde. D'autres généalogistes ont pensé que la maison dite de Beauvoir du Roure se serait formée, au 13 ème siècle, du mariage d'un autre Guillaume de Beauvoir avec Gertrude du Roure, héritière du nom après la mort de son frère Guillaume. D'autres filiations ont encore été avancées. Restons donc prudents dans les généalogies très anciennes.
Le château du Roure lui, a la particularité d'être resté tout au long du temps et jusqu'à nos jours, le bien d'une même famille. Il semble avoir été construit au cours des 10 et 11 ème siècles. Vraisemblablement remanié au 15 ème, il dresse toujours son donjon millénaire au dessus des gorges sauvages du Chassezac, face à une prestigieuse voisine: la citadelle de la Garde-Guérin.
Faisons un grand pas dans l'histoire en passant au 15 ème siècle, lorsque le chevalier Guillaume de Beauvoir, seigneur du Roure, épousa le 14 avril 1472 Urbaine de Grimoard-Senhoret, la fille du noble Antoine de Grimoard-Senhoret, seigneur de Grizac et Verfeil, et arrière-petite-nièce du pape UrbainV . Elle apporta à son époux la seigneurie de Grizac, et la maison du Roure ajouta à son nom et ses armes ceux des Grimoard à partir de cette date.
Jacques, un de leurs descendants, poursuivit l'ascension sociale avec éclat. Maréchal de camp, gentilhomme à la chambre du roi, il sut gagner la faveur d'HenriIV, et le monarque fit ériger en comté la terre du Roure par lettres patentes en janvier 1608.
La maison était alors dans tout son faste. Le petit fils de Jacques, Pierre Scipion, qui eut l'insigne honneur de voir le roi Louis XIV assister à son mariage avec Marie du Gast d'Artigny, la mena à son apogée en achetant pour 140000 livres la baronnie de Florac en 1664 à Monsieur de Lirmand, puis la baronnie de Randon au marquis de Polignac le 24 octobre 1695 (dont il fit transférer les droits et les titres sur la terre du Roure, y compris le droit d'entrée à l'assemblée des États du Languedoc ). Il possédait deux des huit baronnies du Gévaudan.
Aucun document ne nous renseigne sur les précédents bâtiments qui composaient le château de Banne, ni sur la date de sa restauration. Peut-être fin 16 ème, début 17 ème si nous nous rapportons aux lettres patentes émanant du Bureau Royal, datées du 24 mars 1653 et énonçant que le comte du Roure avait fait dire au Roi et remonter : "que le bourg de Bane (remarquons cette orthographe) à lui appartenant, se trouvant situé en un des meilleurs et des plus beaux endroits du Vivarais, clos de murailles et composé de bons nombres d'habitants catholiques, construit de belles maisons et orné d'un des plus beaux forts châteaux et plus considérables dudit pays, nos prédécesseurs rois auraient établi à certains jours de l'année des foires et marchés audit lieu de Bane dans lequel les prédécesseurs du sieur comte du Roure ayant toujours fait leur principal domicile et résidence ordinaire, il se serait par ce moyen accru de temps en temps et particulièrement depuis peu, de telle sorte qu'il est aussi grand et plus qu'aucunes villes dudit pays et qu'il serait avantageux, à notre service et au bien de nos sujets dudit pays, d'orner le lieu de Bane du titre de ville pour jouir des droits, immunités, privilèges et prérogatives dont jouissent les autres villes dudit pays."

Mais toute assemblée humaine connaît la lutte pour la possession du pouvoir. René Evesque a étudié celle-ci dans le bulletin municipal n°6 de janvier 1985 et, en définitive, nous pouvons lire dans le tomme 4 ,page 594 du Recueil des Lois Municipales et Économiques du Languedoc : " Par arrêt du Conseil d'État à la date du 19 décembre 1659, le droit d'entrée aux États généraux du Languedoc et particuliers du Vivarais fut conféré plus tard, par privilège, aux consuls de la ville de Boulogne près d'Aubenas, à l'exclusion de ceux de Bane, à cause des compétitions des seigneurs locaux.."
Ouvrons une courte parenthèse pour comprendre l'époque. Car le Vivarais connut, au 17 ème siècle, bien plus que des déchirures administratives ou des divisions de juridictions. Il fut frappé aussi, non seulement par l'hostilité puis la violence des dissentiments et la guerre ouverte des partis religieux, mais encore par des agitations politiques, comme la révolte populaire écrasée à Lavilledieu le 25 juillet 1670. Les éléments se mêlèrent à la fureur des hommes: sécheresses répétées, hivers rigoureux, inondations catastrophiques. Puis apparut l'épouvantable peste; ruiné, le pays du Vivarais perdit probablement le quart de ses habitants. Notre paroisse ne semble pas avoir trop souffert et resta relativement calme sous la garde de son château et de sa garnison, bien qu'elle fût envahie un moment par les Protestants, " ce qui fit qu'on ne put lever l'impôt du fait de l'occupation par les rebelles ".
Les lettres patentes citées précédemment, datées de 1653, nous ont précisé que le lieu de Banne avait toujours été le principal domicile et résidence ordinaire des du Roure. Mais ceux-ci, retenus à Paris et à Versailles par d'importantes positions, ne firent peu à peu que de courts séjours en Vivarais, et de plus en plus souvent dans leur château de Barjac. Il est donc évident qu'ils se sont peu à peu coupés des contacts qu'ils avaient toujours eus avec la population de Banne.
C'est ainsi que plus tard ils oublièrent, ou feignirent d'oublier, l'acte du 15 octobre 1606 que nous avons déjà maintes fois cité dans le Bulletin Municipal, par lequel Jacques de Grimoard de Beauvoir du Roure avait remis à la communauté des habitants de Banne le Bois des Bartres; ce fut la cause, plus tard, d'une querelle de partage entre les habitants de Banne et ceux de Saint-Paul-le-Jeune , par suite d'une obligation d'indivis avancée par le donneur, et que nous avons longuement étudiée dans le n° 25 du Bulletin. Nous verrons d'ailleurs que les du Roure ne tinrent pas toujours compte de la faculté accordée aux habitants de "pouvoir prendre et tirer du charbon des mines ou charbonnières du Mazel, Pigère et Belvezet, sans rien payer et pour s'en servir à leurs usages et bâtiments, sans le pouvoir vendre et débiter ailleurs ni entre eux".
C'est qu'une réaction féodale et nobiliaire s'est produite partout en France après les démesures et les violences du 17 ème siècle. De nombreux édits royaux nous montrent une volonté de reprise en main et nombres de terriers, ou registres qui contenaient le détail des droits des seigneurs, furent révisés. On décida même le retour à d'anciens privilèges féodaux tombés en désuétude.
Par manque de documents, il est difficile de porter un jugement précis sur l'attitude des du Roure, comme d'ailleurs sur la conduite des membres de la communauté dans ces temps agités.
Nous soulignons ici l'importance des archives de ces grandes familles de l'ancien régime, comme la nécessité d'un emploi permanent d'homme de Loi dans l'administration de leurs biens. Les volumineuses archives des du Roure furent longtemps conservées au château de Banne. Deux quittances nous le prouvent: l'une, du 30 octobre 1767, signée par Me Boisson, notaire et feudiste (spécialiste du droit féodal) de Vagnas, venu à Banne à la demande de Mme du Roure "qui lui avait remis la clef des archives" , l'autre concernant une somme de onze livres remise au serrurier Martin "pour ouvrage à la porte des archives du château de Banne" .
Plus tard, l'administration des seigneuries locales des du Roure fut confiée à Jean Guez, "notaire royal de la ville de Barjac, à cause du mauvais état de santé de Jacques Fabrégat, Procureur général et Juge de la terre de Banne" . Le premier signa une convention avec un nommé Paul Saint-Étienne , en 1777. Divers travaux furent décidés au château de Barjac, parmi lesquels: "...en quatrième lieu, si la porte bouchée à chaux et sable qui se trouve sous l'embrasure de la cheminée donnant sur le grenier à foin ne se trouve solidement bâtie sur toute l'épaisseur du mur, elle sera démolie et rebâtie à neuf. Il ôtera la pierre de la fenêtre du dit membre qui est au milieu et qui forme la croisée, et agrandira la porte qui communique au dit membre, par celui où habite le garde, de façon à pouvoir y placer celle des archives de Banne dont la hauteur et largeur lui seront données..." .
Fin août, les ouvrages étaient terminés et Paul Saint-Étienne reconnut avoir reçu la somme de deux cent cinquante livres. Peu après, les archives de Banne furent transportées au château de Barjac. La comtesse du Roure, ignorant que ces précautions seraient vaines, écrivit à Me Guez, le 13 octobre 1777 : "je suis bien aise de savoir les archives établies à Barjac...".
Dans une autre correspondance adressée au même, le 18 juin 1781 elle précise : "M. du Roure consent à ce que vous fassiez faire la réparation des archives et celle du jardin...".
Ce dépôt général, précieux et considérable, groupait des archives concernant de nombreuses communautés d'Uzege, de Gévaudan, de Vivarais, et comprenait des pièces remontant très loin dans la féodalité. Un certain Morin écrivit de Florac à Me Fabrégat, le 2 octobre 1759, au sujet de droit de Lods : " M. Jourdan, avocat et procureur de M. de Miralts, m'a prié de vous demander des rouleaux du 12ème ou 13ème siècle qui établissent que la mesure de Chabrierette est égale à celle de Florac...".
Je ne puis malheureusement que répéter ma conclusion d'un chapitre du "Journal de Jacques de Beauvoir du Roure" : - ces nombreux documents de valeur, qui concernaient huit siècles d'histoire de notre région, furent livrés aux flammes en un grand feu de joie ; en 1790, dans la cour du château de Barjac, au cours des excès d'une population entraînée par des meneurs, et qui crut n'avoir jamais plus d'impôts à payer en détruisant toute trace des anciennes redevances et des reconnaissance de droits sur les biens.-
Des papiers pourtant échappèrent à la fureur populaire. On les retrouva ici ou là, comme ceux que nous étudions, et qui restèrent entre les mains de Me Guez, le notaire de Barjac.
Banne aussi a connu ses mouvements de contestation populaire, avant et pendant la Révolution. Et parfois même des actions violentes comme la " Révolte des Châtaignes ", lorsqu'on voulut rétablir sur ses fruits la dîme, depuis longtemps abandonnée dans la paroisse. C'est également à Banne, et avec la participation des Bannards que commença l'affaire des " Masques Armés " qui inquiéta même le pouvoir royal et se termina par des pendaisons et d'autres condamnations. On se livra aussi plusieurs fois à des actes vengeurs, comme la destruction, une nuit, des jeunes mûriers d'un enclos appartenant au notaire Fabrégat.
Réussirons-nous, un jour, à développer tous ces sujets ? Dans l'attente, prenons celui que nous avions prévu. Il nous prouvera que les du Roure n'ont pas émigrés durant la Révolution, et que l'on pouvait encore, parfois, entretenir des relations courtoises malgré les dissentiments de l'époque. Suivons donc notre curieuse affaire.
Nous avons vu qu'à la veille de la Révolution, la noblesse avait sévèrement repris en main ses droits, en particulier les du Roure. Leur haute position à la cour depuis Henry IV, et les besoins financiers importants qu'elle entraîna, poussèrent de nombreux gestionnaires de leurs biens à une recherche constante de liquidités. La comtesse, elle-même, dirigea activement cette administration.
A
Banne, en contradiction avec les engagements de 1606, on loua des pièces de terre à des particuliers dans les Bois des Bartres, et les mines furent concédées à nouveau. Ainsi, en 1773, Jean Gadilhe reconnut tenir celles-ci du comte du Roure et les laissa en sous-ferme à Jacques Maurin et Jean Chazal " pour le terme de 6 ans et le prix de 330 livres" . Nous trouvons, dans les pièces et correspondances laissées par Me Guez, l'état de tension qui a parfois opposé, avant la Révolution, l'administration des du Roure à la communauté de Banne. Une lettre du 1er novembre 1775, venant de M. Baissac, greffier aux Vans, indique qu'il a été chargé "de la procédure des mines de charbon de pierre" . Le 30 décembre 1758, un procureur écrivit: "Je demande à M. Dardaillon le procès des mineurs de charbon avec la plus grande vivacité " .Il ajoute, au nom de la comtesse, le 12 septembre 1762 : "Les particuliers qui ont succombé dans le procès des mines de charbon de terre ont-ils payé ? Vous m'avez écrit, dès le mois de mai, que les taxes des dépenses étaient faites et que vous alliez avoir des exécutoires. Ils ne méritent aucun délai. Il faut apprendre au public à ne pas plaider témérairement en ne leur donnant point de délai lorsqu'ils ont voulu usurper le bien de leurs seigneurs".
N
ous avons vu que, malgré la désorganisation administrative causée par la Révolution, on s'est alors efforcé de poursuivre l'exploitation des mines et que des questions se sont posées sur la légalité de cette exploitation. Mais est revenue aussi l'interrogation concernant le non respect de la donation faite par le comte aux habitants le 15 octobre 1606. Le rappel de cet engagement non tenu par se famille fut exprimé, dès le début de la Révolution, par Jean Teyssier qui fut désigné, en 1789, pour participer à Villeneuve-de-Berg à l'élection des députés aux Etats-Généraux. Il fut élu maire de Banne le 19 septembre 1791, à l'unanimité. Avant de développer ce sujet, rappelons que René Evesque nous a précisé dans le bulletin n° 9 de 1986, que le Bois des Bartres avait été remis aux habitants moyennant 300 livres payées comptant et deux boisseaux d'avoine payables annuellement par "chaque personne faisant feu " .
La plupart des pièces de cette affaire ont disparu. Parmi les rares documents qui nous restent, généralement incomplets, une note mentionne "les réparations de dommages causés à la commune par les baux postérieurs à l'acte de 1606" . Le Maire Jean Teyssier, eut l'habileté de ne pas faire ouvrir un procès "ne voulant pas plaider contre un seigneur aussi respectable, la municipalité a jugé à propos de lui donner connaissance de l'acte de 1606 et des baux postérieurs. Monsieur du Roure n'a pas plutôt connu le préjudice porté à la communauté qu'il a chargé Me Guez, son procureur fondé, d'assurer la municipalité et tous les habitants de Banne qu'il se fera un plaisir de concourir à une transaction qui règle les droits de toutes les parties et d'y montrer son empressement à donner des preuves de son affection pour une communauté à laquelle sa maison est depuis si longtemps attachée".
La municipalité consulta un jurisconsulte connu de Toulouse, Me Pons Deviès, qui le 27 juin établit un mémoire selon lequel "M. du Roure devait rembourser à la municipalité les entrées des baux à fiefs ou à pensions foncières des parties du Bois des Bartres, avec les intérêts depuis 29 ans" . Le 28 septembre suivant, on délibéra à nouveau à Banne, pour demander au Directoire du Département que la communauté fût autorisée à transiger avec M. du Roure qui se trouvait débiteur envers elle "d'une somme assez considérable" .
Le Directoire ne s'était toujours pas occupé de cette affaire le 8 janvier 1792. La municipalité rappela que :

Les habitants de cette commune attendent avec impatience la rentrée des fonds qui leurs sont dus. Sans ces secours, ils sont hors d'état d'acquitter leurs impositions tant la misère est grande. Le Maire requiert donc l'assemblée de délibérer et de demander de nouveau que la commune soit autorisée à traiter avec M. du Roure.
Entendu le procureur de la commune, l'assemblée, considérant que cette paroisse ne produit pas de blé trois mois de l'année et que cette denrée si nécessaire est d'un prix excessif, considérant que toutes les récoltes ont manqué et que la misère est générale dans ce pays, à l'unanimité a délibéré de supplier de nouveau Messieurs les administrateurs du Directoire du Département d'autoriser la communauté à traiter avec M. du Roure.
Et vu l'impossibilité absolue où se trouvent la plupart des gens du pays de payer leurs impositions, d'en suspendre la perception jusqu'au moment qu'on aura retiré de M. du Roure les sommes dont on a besoin pour les acquitter .

Le tableau noirci peint par le Conseil municipal n'est pas exagéré. Le temps glorieux de la prise de la Bastille s'était effacé. La France républicaine avait traversé des années difficiles. L'administration, désorganisée, déchirée par des partis en luttes parfois sanglantes, ne domina que peu à peu, et parfois difficilement la crise économique. A qui s'ajouta une crise financière. Il est vrai que les campagnes connurent ces profondes confusions avec moins de rigueur, mais on ignore généralement que des violences météorologiques ont souvent précédé, et peut-être en partie occasionné les troubles de la fin du 18 ème siècle. Le froid, par exemple: au cours des hivers rigoureux de 1740, 1748 et 1749 où le Rhône gela entre Beaucaire et Tarascon. En 1747, 1748 et 1749, "le blé manqua presque partout complètement" . En 1755 on put traverser le fleuve ave c des charrettes chargées. Le 25 novembre 1756, il neigea abondamment, le Rhône se couvrit de glace jusqu' au 14 janvier 1757. Le gel revint fortement au cours du mois de décembre suivant. D'autres hivers furent mémorables, comme celui de 1775-1776 et celui de 1788-1789, où le Rhône gela encore. Dans des notes qu'il nous a laissées, Frère Mathieu, de Gagnières, écrit : "L'hiver de 1787 occasionna une forte mortalité d'arbres de toutes espèces. Et ensuite le sécheresse de 1791, les grêles et ouragans pendant trois années consécutives furent un désastre pour la région"..."L'ouragan des 18 et 19 juin 1792 a ravagé une partie de la commune, emportant toute la récolte, jusqu'à briser et enlever des toits de maisons".
Ce n'est que le 14 mai 1811, conformément à l'acte passé le 28 juin 1792 entre Me Guez, fondé de pouvoir des du Roure, et la municipalité, ainsi qu'à d'autres actes, (délibérations, autorisation de la Préfecture, quittance) que le comptable de la commune "se chargea" en recette de la somme de 8500 Francs -somme importante dont il est difficile de donner l'équivalent aujourd'hui- qu'il reçu de Me Guez. Si nous suivons les pièces comptables, quarante et une familles ou particuliers furent dédommagés, le notaire perçut ses honoraires, on paya les travaux faits au clocher ainsi qu'au presbytère, et 269 Francs 99 furent gardés "jusqu'à un emploi définitif" .
Plus de deux siècles de rancœur venaient d'être effacés, sinon compensés. Je suis un historien et je me refuse de juger. Chaque famille a ses caractères et ses contradictions. Nous avons vu que Scholastique de Baglion, épouse de Denis-Auguste de Grimoard de Beauvoir du Roure, connut la Révolution et ses prisons durant un cour moment avec son époux. Elle avait dirigé, certes, sa maison avec rigueur. Mais aussi parfois avec de la compréhension et une certaine bienveillance. On trouve mentions de chirurgiens dans les archives. C'était souvent de simples barbiers un peu instruits, capables d'exercer une médecine élémentaire, et qui étaient la providence des plus déshérités. Les du Roure ont veillé à ce que ces postes furent pourvus. Ainsi, le 3 mai 1763, un ordre écrit de M. Bouget fit accorder 60 livres à M. Baille, "chirurgien à Banne". C'est un nommé Dupuy qui s'acquitta de cette tâche, en 1775, dans la même paroisse. Le 3 décembre 1784, la Comtesse écrivit à Me Guez, à Barjac : "Je suis bien aise de l'acquisition que votre ville a fait d'un bon chirurgien. Je voudrais qu'il put s'y fixer et s'y attacher et que, sans qu'il arrive de mal à personne, il puisse y vivre ..."
Aucun document ne prouve l'existence d'un hôpital à Banne. Mais Barjac possédait un de ces modestes établissements qui étaient, alors, autant de maisons de charité que des établissements de soins. Une quittance de 75 livres fut établie par sœur Modeste, le 20 janvier 1787 "pour le terme de la rente servie par le comte du Roure à l'hôpital de Barjac, échu le premier janvier". Une autre quittance de la même somme établie "pour trois mois d'avance de la rente que le marquis du Roure fait à l'hôpital" nous montre que 300 livres étaient ainsi accordées annuellement à cet établissement. Remarquons également une déclaration des recteurs portant que Me Guez a compté à la sœur Modeste Gironi 100 livres données par M. du Roure à la pharmacie de l'hôpital.
On a débattu à l'infini sur les injustices de ces temps, mais il certain aussi que l'on essayait parfois de soulager la vulnérabilité des plus humbles devant l'insécurité matérielle. Une quittance du 17 juillet 1769 indique que l'on a dépensé 7 livres "pour habillement de la petite Claude Jullien, par ordre de Madame la marquise". Le 4 mars 1770, c'est l'abbé de Laurac qui signe un reçu de 12 livres "pour quatre mois de la nourriture de la petite orpheline de Cabriac" . Une lettre du 12 janvier 1779, de M. Allègre, prieur de Labastide-de-Virac, accuse réception de 24 livres pour les pauvres de la paroisse. Dans une correspondance du 15 novembre de la même année, la comtesse écrit à Me Guez : "...Monsieur du Roure me charge de vous dire de faire habiller douze petits pauvres, savoir six filles et six garçons, pour le jour de la noce (de notre fils) et d'y employer six louis..." . Un état de dépenses du 21 décembre 1780, se montant à 287 livres, concerne des "Habillements et autres charités aux pauvres".
Les du Roure possédaient de très nombreuses terres dans plusieurs provinces, qui leur assuraient d'importants revenus, mais ils étaient aussi constamment sollicités. Après le rude et désastreux hiver de 1788, la comtesse écrivit le 19 janvier 1789 : "La misère est générale, ce qui oblige à diviser ses charités et les rend moins considérables que si on pouvait les réunir en un seul point."
On s'efforçait aussi d'assurer aide et protection aux enfants abandonnés. Le 1er mars 1758, M. Blisson, procureur fiscal à Barjac, écrivit à M. Fabrégat pour le prier de pourvoir à la nourriture d'un enfant trouvé devant la porte de l'hôpital. Un état de 70 livres 2 sols 9 deniers concerne "les dépenses faites pour l'enfant trouvé à La Lauze, depuis le 25 décembre 1771 jusqu'au 8 novembre 1772, jour de son décès et enterrement" . Le 11 mai 1782, sœur Pansier, supérieure de l'Hôtel-dieu de Nîmes, reconnaît avoir reçu 200 livres "pour la réception d'une enfant trouvée nommée Marie".
Les domestiques qui n'étaient plus apte au travail recevaient également une aide. Le 16 avril 1787, Thomas Brahic "ancien domestique" perçoit 400 livres "pour une année de la rente viagère que M. le comte du Roure veut bien lui faire".
Les frêles mais irrécusables témoignages des documents, que la hasard nous a laissés, jettent quelques lumières qui nous permettent de saisir la personnalité de Jacques Fabrégat. Dans une lettre au notaire Boisson, datée du 18 mai 1755, il est qualifié de "juge général des terres et comté du Roure à Banne". Un acte du 8 décembre de la même année le désigne comme "procureur général et juge de la terre de Banne" . Il souffrit très tôt d'accès douloureux de gonflements articulaires et informa, le 21 juin 1763 M. Boissin, commissaire aux droits seigneuriaux à Villefort: "ma santé étant dérangée et faisant actuellement des remèdes pour la rétablir, il me serait bien difficile que je me rendis de quelques temps à Villefort et au Roure, au sujet des réparations urgentes qu'il y a à faire au château."
Et c'est la marquise de Lafare qui nous fait connaître le diagnostic en écrivant, le 27 avril 1767 : "Je suis fâchée que la goutte vous retienne chez vous et je souhaite que vous en soyez bientôt guéri."
Mais Me Fabrégat ne guérit pas. Les affaires de du Roure passèrent peu à peu entre les mains de Me Guez, notaire royal de la ville de Barjac, qui rendit compte, dès le 25 janvier 1768 "de la manutention de partie des revenus dudit seigneur du Roure" . Une pension à vie fut accordée à Me Fabrégat qui écrivit à Me Guez, le 27 décembre 1777: "...Je serais bien à plaindre si je n'avais pas la protection de Monseigneur le comte du Roure, mais , manquant de toutes choses, la providence qui vient à mon secours me fournit heureusement ce qui m'est nécessaire... Je vous prie de tarder le moins que vous pourrez à ne pas me laisser en souffrance, car j'y suis réellement, et si vous ne pouvez pas me faire passer le tout, de me faire passer au moins de quoi me sustenter et pourvoir à mes besoins...". Au bas de la lettre, le gendre de Me Fabrégat, M Cade, donne quittance, le 7 janvier suivant, d'une somme de 400 livres, montant d'une année de pension.
Habitant le château de Banne, Me Fabrégat était chargé de veiller à son entretien. Et les pièces qui nous restent montrent que cet entretien était onéreux. On retrouve régulièrement des achats de tuiles pour les toitures, de briques destinées aux cheminées et aux tours; du bois est livré pour reprendre les charpentes, réparer le pont-levis, la maîtresse-porte, etc. Un mémoire "des ouvrages faits au château de Banne à partir du 19 mars 1749" s'élève à 1578 livres 5 sols et concerne surtout des travaux relatifs à des portes et des fenêtres. Ainsi, "à la chambre d'après la salle de comédie" on a remplacé "une fenêtre de 9 pieds moins un pouce de hauteur, et 6 pieds moins un pouce de largeur, châssis dormant et châssis à verre neuf pour la somme de 25 livres". Ces fenêtres, qu'une tradition locale nous dit avoir été aussi nombreuses que les jours de l'année, devinrent une obsession et, en 1772, on décida de "faire fermer à chaux et sable un grand nombre de fenêtres dudit château".
Et s'y ajoutent des inattendus. Comme nous l'apprend une lettre du 28 octobre 1772 de Me Guez à Me Fabrégat: "La nouvelle que vous me donnez de l'incendie occasionné par le tonnerre à la grande tour de Banne m'a fait dresser les cheveux sur la tête. Vous avez été fort heureux d'avoir trouvé trois hommes assez hardis et entreprenants pour escalader la tour embrasée et de nuit...". Ou encore cette autre correspondance du même, datée du 31 février 1775: "Je prends beaucoup de part à l'affligeant état de madame votre belle-fille, occasionné par la frayeur qu'elle eut lors de l'écroulement d'une partie des arceaux de la plate-forme du château. Je souhaite que par les soins de M. Dupuy sa santé se rétablisse bientôt."
On trouve aussi parfois, et incidemment, mention d'une catastrophe naturelle. Un état "des journées employées pour mettre le moulin de Granzon en état de travailler" précise: "après le ravage causé par le déluge arrivé le 9 septembre 1772, par lequel tous les moulins du pays ont été emportés ou endommagés notablement." Terrible journée qui a laissé son souvenir dans tout le Languedoc. Albin Mazon nous dit, dans "Notre vieux Largentière" : " Le 9 septembre 1772, Largentière souffrit d'un orage accompagné d'une inondation qui fait époque dans les annales. L'eau monta sur le pont des Récollets. Elle emporta la moitié de la vendange, détruisit les chemins de terre, endommagea les remparts de la ville, et fit crouler le mur de la place, ou foirail, près des Récollets. Le devis des réparations fut élevé à plus de mille livres."
A Joyeuse, une douzaine de personnes furent retrouvées noyées. Elles s'étaient réfugiées sur les toits des maisons envahies par la rivière de Baume, et qui s'effondrèrent dans les flots. Les archives de Bagnols-sur-Cèze nous disent que l'inondation "causa des pertes immenses aux riverains de Cèze". Tout le Languedoc souffrit durant plusieurs jours. De nombreuses pièces, dans la liasse C2854 des Archives de l' Hérault sont relatives à des secours accordés sur le fonds de l'indemnité de 1773 aux divers diocèses de la Province ravagée par les pluies et inondations de septembre 1772. 

Gaston PAYSAN

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