la révolte avant la Révolution

Une étude d'analystes bénédictins, rédigée à la veille de la Révolution de 1789, nous apprend qu'à cette époque se trouvaient en Vivarais 320 communautés humaines formant 350 paroisses et groupant 47269 familles.
Nous resterons dans notre périmètre local, en disant que Banne comprenait alors 376 feux regroupant 1692 habitants avec les hameaux du Travers qui formeront plus tard la commune de Saint Paul-le-Jeune et nous savons que son seigneur haut justicier était le Comte du Roure. Cette étude précise également la persistance de phénomènes atmosphériques défavorables à l'agriculture, comme des froids durables et rigoureux et des pluies abondantes, parfois dévastatrices, qui ont joué un rôle dans le déclenchement de la Révolution. L'hiver 1788-1789 fut un des plus rigoureux du siècle.
A la situation climatique difficile s'ajoutait l'instabilité administrative d'une société désorganisée, dont on retrouve les doléances dans les cahiers préparés pour les assemblées des trois ordres des États généraux de 1789. Au cours de celles-ci, les abus des hommes d'affaires et de loi furent également dénoncés. Déjà, le jurisconsulte Guyot, traitant de la question du Droit en 1781, avait évoqué : "l es chicanes ou subtilités qui composent la science de la plupart des procureurs, et par les moyens desquelles ils savent si bien pour leurs profits et la ruine de leurs adversaires multiplier les actes et éterniser les procès." M. de Tavernol, lieutenant criminel au bailliage  de Villeneuve de Berg, a également laissé un mémoire manuscrit " sur les abus et malversations des procureurs et gens d'affaires du Vivarais et des Cévennes ".
Les Bénédictins ont également étudié l'administration de la justice en Vivarais:

"Pour la capture des coupables et le maintien du bon ordre et de la sécurité publique, le lieutenant de prévôt a dans Vivarais, neuf brigades de maréchaussée commandées par deux exempts (autrefois officiés de grade inférieur qui étaient exemptés du service ordinaire) trois brigadiers et quatre sous-brigadiers formant un ensemble de 26 hommes à cheval. Leurs résidences sont à Annonay, à Tournon, au Cheylard, à Chalencon, à Privas, à Aubenas, à Montpezat, à Villeneuve-de-Berg et à Joyeuse. Il est sensible que cette distribution est mauvaise, puisque la Côte du Rhône se trouve absolument dégarnie de toutes espèces de troupes sur environ 20 lieues d'intervalle depuis Tournon jusqu'au Saint Esprit. L'on sent aussi que dans un pays aussi monteux, aussi coupé que l'est le Vivarais, le service de la maréchaussée à cheval est d'une impossibilité physique. Il serait très nécessaire d'y joindre, ou du moins d'y substituer de ma maréchaussée à pied, comme on l'a souvent proposé. L'on verrait moins de crimes impunis, moins de désordres, de rixes et de tumultes qui donnent au pays de Vivarais une réputation si mauvaise.
Enfin pour terminer ce qui concerne l'administration de la justice en Vivarais, il faut observer que les juges des seigneurs, qui sont en très grand nombre, mettent à cet égard bien peu d'exactitude, malgré les les précautions prisent par l'Édit de 1767, qu'on ne sert presque pas des auditoires des prisons faites dans les arrondissements déterminés par cet édit, que les tarifs des droits de patrocine
(temps de plaider) sont presque aussi différents qu'il y a des juridictions diverses, que les vexations des gens d'affaires entretenues et couvertes par ces tarifs sont la ruine et le désespoir des peuples, que l'avidité publique est encore un objet de ferme (imposition) de la part des seigneurs haut justiciers, et qu'enfin il n'est guère dans le Royaume de pays plus mal en ordre et plus malheureux dans ce genre, faute de juges supérieurs qui soient à portée d'y veiller."

Le déroulement de la vie quotidienne au 18ème siècle, dans notre région et dans bien d'autres, fut donc celui d'une majorité paysanne contrôlée par un système administratif et judiciaire confus, mal défini, fermé sur un esprit de clocher, où les individus insatisfaits, inaccoutumés à s'exprimer clairement, réagissaient souvent dans la contestation par des actes de violences primaires. Il était coutumier, alors que des coups répondent à des désaccords ou une injure. Aucun homme de campagne ne sortait sans son couteau. Et il était rare qu'un huissier porteur d'une contrainte par corps ou d'un décret de saisie ne se fasse pas accompagner par un ou deux hommes armés. Aujourd'hui on garde toujours le souvenir de bagarres rituelles entre hameaux ou villages, comme celles qui se déroulèrent entre Banne et la Lauze, encore au 19ème siècle. Peu avant la Révolution, un curé de Banne écrivit à l'un de ses confrères : "Certains de mes paroissiens se craignent peut-être plus qu'ils ne craignent Dieu" . Mais ne généralisons pas. Dans des conditions sociales alors bien différentes de celles de notre époque, la vie était plus rude. Cependant, en contradiction avec certains faits réels avancés, il existait aussi une générosité, un état d'esprit spontané d'entraide de voisinage que nos services de Sécurité Sociale d'aujourd'hui n'accomplissent qu'au nom de la loi.
Les historiens et chercheurs régionaux se sont beaucoup intéressés à une certaine agitation : la Révoltes des Masques Armés, qui concerna Banne et gagna un large environnement du Bas-Vivarais et de la région de Saint-Ambroix. Nous en reprendrons peut-être l'historique qui a déjà été très étudié et comprend les années 1782 et 1783.
Mais on connaît assez peu une affaire locale protestataire qui se déroula à Banne au début du 16 ème siècle, dans le même temps que le soulèvement général des protestants en Cévennes, mais pour bien autre raison.
La paroisse de Banne n'était plus alors, et depuis longtemps redevable de la dîme des châtaignes payable au clergé. Cependant, Messire Nelchior de Barras de Clumens, Chevalier de l'Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem et Commandeur de Jalès, dont Banne dépendait, jugea que celle-ci devait être perçue et s'adressa au Parlement de Toulouse pour obtenir un arrêt au sujet du paiement de cette dîme.
Le 12 septembre 1701, le commandeur, prévenu de la résistance des consuls et des habitants de Banne s'opposant à ce paiement, fit envoyer au village les huissiers Denissac, Rivière et Monthel qui frappèrent vainement à plusieurs portes. N'obtenant aucune réponse, ils décidèrent alors de demander au juge de Banne la permission d'enfoncer l'une de celles-ci. Tandis que l'un d'eux se rendait chez le juge, les deux autres furent entourés par une dizaine d'hommes armés, masqués ou déguisés, accompagnés de femmes, qui se ruèrent sur les huissiers, les jetèrent à terre après les avoir rudement frappés. Ils leur enlevèrent habits, argent, actes et papiers puis les laissèrent en chemise. Selon un document, le troisième fut traité comme les autres et ils regagnèrent péniblement Berrias où des soins leur furent nécessaires.
Redisons qu'il ne faut pas voir dans cette réaction brutale une manifestation religieuse; seules quelques familles de Banne étaient protestantes.
J'ignore la conclusion d'une enquête qui fut ouverte. Mais on sait qu'au cours des sermons habituels du dimanche dans les églises de Banne et de Berrias, on ajouta ce qu'il avait convenu de nommer un monitoire, c'est à dire que l'on rappela aux fidèles qu'ils devaient révéler ce qui pouvait éclairer la Justice sur les affaires criminelles et dénoncer les fauteurs de désordres. Mais aucune accusation directe ne fut portée. On apprend cependant que l'huissier Rivière avait été prévenu par un nommé Terrasse des violences qui se préparaient et averti de ne pas se rendre à Banne. Un autre témoin affirma qu'il avait entendu plusieurs hommes de Banne dire : "qu'il fallait brûler le foutu gouverneur dans son château et que si quelqu'un venait dîmer les châtaignes il faudrait le traverser d'un coup d'épée".
Au début de mars 1702 le calme n'était pas revenu. Le peu de documentation que nous possédons ne nous permet pas de suivre et de juger les affaires judiciaires locales qui sont apparues par flambées épisodiques.
C'est que l'époque était riche de rixes, de règlements de compte, de vengeances et d'assassinats, mais ils touchaient tout le royaume. Sans doute ne devons nous pas suivre sans réflexion le jugement de syndic des États de Vivarais, Lablachère, qui écrivit en 1765 au Commandant des troupes royales en Languedoc : "On tue un homme en Vivarais, aussi tranquillement que dans d'autres provinces un lièvre ou une perdrix".
Il est vrai qu'en 1702 l'affaire des châtaignes alla jusqu'au drame. Le 7 mars au matin, des femmes qui gardaient un troupeau dans le bois de la Lauze et cherchaient des truffes, virent passer plusieurs dizaines d'hommes venant de Banne, dont certains étaient armés. Leur passage ne fut pas amical et une autre femme se trouvant à proximité du moulin de Berre avertit un cavalier qui retourna vers Berrias pour avertir la population.
Arrêté par plusieurs des arrivants, on lui conseilla de rebrousser chemin. Il remarqua, alors, que les portes du moulin avaient été détruites à coups de haches, comme celles des bâtiments voisins. Un habitant qui se rendait alors au moulin pour y faire moudre du blé, trouva celui-ci occupé "par un grand nombre de gens armés et barbouillés de noir qu'il n'a pas reconnu". Exacerbés, ils jetaient dans l'eau divers objets, ainsi que la grosse corde du moulin. La meunière, menacée par des hommes armés criait et appelait au secours. Plusieurs témoins se trouvaient aux environs du moulin et confirmèrent les faits.
Ce même 7 mars 1702, le sieur Daubert, chapelain du commandeur de Jalès qui circulait sur une jument, reçut au lieu dit Le Malpas une volée de coups de fusils. Il fut grièvement blessé et on retrouva le cadavre de se bête le lendemain.
Le nommé Tournaire, qui gérait les affaires de la Commanderie de Jalès fut attaqué le même jour, au même lieu, par deux hommes "armés et défigurés avec de grandes moustaches et le visage barbouillé de noir" . Comme il tentait de prendre la fuite, il tomba sur un groupe d'individus pareillement armés et "fardés" . Frappé et dépouillé de son justaucorps, de ses culottes et souliers, ses agresseurs le gardèrent un moment avec eux et il crut reconnaître deux des hommes.
Là aussi nous ignorons la conclusion de l'enquête, mais nous savons par Gaston Bon-Pascal que le commandeur ne fit jamais rien pour apaiser l'animosité. Par exemple, il intenta, en 1700, un procès contre le curé Pierre Coste, de Banne, sur le droit de collation (qui concernait un bénéfice ecclésiastique). Bien entendu, nous le retrouvons en 1702 dans un procès contre la communauté de Banne, pour "tricherie sur la dîme des châtaignes".
Il y eut longtemps des incidents entre certains habitants de Banne et de Berrias, encore après la Révolution de 1789. Pour faire cesser ces animosités, les maires des deux communes décidèrent de se rencontrer : de Malbos pour Berrias et Monteil pour Banne. Il en résultat une réconciliation officielle des deux communes et une cérémonie qui se déroula autour d'un tonneau de six hectolitres, dans une animation joyeuse et une farandole qui intercala tour à tour un habitant de Banne puis un résident de Berrias. Ceci au cours de l'année 1829.
Je dois la connaissance de cette petite chronique locale à mon ami Joseph Thibon, ancien maire des Vans, qui me la communiqua au cours d'une de mes visites à l'hôpital et me conseilla pour mes recherches, peu de temps avant son décès.

Gaston PAYSAN

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