Musée de l'Oeuf décoré
et de l'Icône

 

 

 

 

 

 

 

 

l'Oeuf de Pâques décoré
dans les pays d'Europe

Exposition réalisée en 1980 par le Musée de l'Homme à Paris
en collaboration avec Yvanka TCHUMAK, conservateur du musée
de l'Oeuf Décoré et de l'Icône à BANNE.

Extrait du catalogue de l'exposition n°4 mars 1980

 

 

le musée est définitivement fermé

les présentes pages sont consevées à
titre d'information.

 

 

 

 

 

Qui décore les oeufs et quand ?

C'est la mère ou la femme la plus âgée de la famille qui décore les oeufs de Pâques aidée des fillettes. Ainsi se transmet cet art populaire, de génération en génération. Dans certaines localités, des personnes très habiles, spécialisées dans cette activité, reçoivent, une fois l'an, des commandes de leurs voisins ou connaissances.
On s'active surtout pendant la semaine sainte à la décoration des oeufs, mais on les donne et on les consomme du dimanche de Pâques à la Pentecôte.

 

 

Comment les décore-t-on ?

 

Les procédés diffèrent :

1. on peut teindre les oeufs en une seule couleur, soit en les faisant bouillir avec des plantes, soit en trempant l'œuf cru dans un bain froid de teinture chimique.
2. Les teindre en une ou plusieurs couleurs après réserves à la cire d'abeille. Les motifs sont tracés sur la coquille avec une pointe (plume tubulaire, allumette, tête d'épingle), à la cire chaude. La cire durcie, l'œuf est plongé dans un bain de teinture froid. Une fois teint, il est débarrassé de ses traits de cire et le dessin apparaît, incolore, sur un fond de couleur uniforme. Par poses de cire et bains successifs, on obtient des décorations multicolores. Ce procédé (le batik) n'est employé dans le monde rural que pour la teinture des oeufs.
3. L'œuf teint en uni, on gratte les motifs avec une pointe.
4. On peut aussi obtenir des dessins par décoloration à l'acide de la teinture de la coquille.
5. L'œuf teint en uni, on trace des dessins à la cire que l'on saupoudre de bronze ou d'argent qui s'y incruste.
6. La teinture avec motifs au pochoir.
7. La peinture au pinceau avec des couleurs chimiques.
8. L'application, comme garniture, de matières diverses : papier, tissu, moelle de jonc, brins de laine, paille etc...
9. Un enduit de cire uniforme dans lequel on incruste des perles, des paillettes etc. avec ou sans décor peint.

On distingue donc deux grandes catégories :

- les oeufs teints en uni.
- ceux qui sont ornés de motifs, dont certains sont de véritables petites oeuvres d'art.

 

 

 

 

Les teintures

 

On teint les oeufs avec des plantes ou des colorants chimiques non nocifs. Par des décoctions végétales on peut obtenir toute une gamme de couleurs variant selon les espèces employées, la concentration des bains, l'addition ou non de sel ou d'acide. Nous ne prétendons pas donner des recettes et ne citerons que quelques teintures.

jaune vif : fleur de souci d'eau.
jaune orangé : racine de carotte.
jaune-brun : pousses de pommier sauvage, feuilles de coudrier, écorce de chêne.
vert-jaune : tiges de lycopode.
brun : pelure d'oignon.
rouge-brun : branches de cerisier.
vert-jaune : feuilles de bouleau.
vert (diverses nuances) : feuilles d'ortie, seigle vert, feuilles d'épinard.
rouge
(diverses nuances)  : racine de la garance, bois de Brésil, bois de campêche.
violet : baies de myrtille et de sureau.
bleu : tiges d'anémones pulsatille, pétales de bleuet avec de l'alun.
bleu-vert : graines de tournesol.
brun-noir : brou de noix, écorce de chêne.

Comme fixatif, on utilisait autrefois des fermentations acides (chou, betterave, érable, airelles).
De nos jours on se sert de vinaigre blanc.

 

 

Les motifs

 

Les motifs les plus fréquents sont, soit géométriques : cercles, courbes, triangles, carrés, lignes croisées (svastika ou triquètre), lignes brisées, rosaces, étoiles ; soit aussi végétaux, plus ou moins stylisés : on reconnaît le sapin, la feuille de chêne, des épis, des fleurs de pommiers et d'autres fleurs comme la rose, l'œillet, le muguet, la marguerite, l'edelweiss... Sur les oeufs roumains, l'unique fleur est le perce-neige, première fleur du printemps.
On figure aussi des animaux : poule, coq, cerf, cheval, lièvre, papillon, des oiseaux (colombe, hirondelle) ou des attributs animaliers : cornes de bélier, crête de coq, pattes de poule et d'oie...
Parmi les motifs stylisés ou floraux, on lit des inscriptions religieuses (en cyrillique) X.B ; Hristos voskrese (Christ est ressuscité), quelques phrases des prières de la messe de Pâques ou simplement des souhaits de bonnes fêtes ainsi que des poèmes.

 

La nomenclature populaire des signes

 

Tous les motifs décoratifs ont des noms, parfois très explicites, souvent naïfs et inattendus. La nomenclature varie d'un pays à un autre et à l'intérieur des villages où un même dessin peut porter plusieurs noms. Nous ne citerons que quelques exemples car la liste de toutes les décorations serait fort longue.
Certaines figures sont des signes que l'on retrouve sur les objets archéologiques, mais que l'imagination populaire a plus ou moins transformé. Ainsi, la svastika, à laquelle on a ajouté des crochets, le triquètre, modifié lui aussi, sont appelés par les paysans : "araignées", "grenouilles", "hannetons" (Ukraine). Par assemblage de triangles, on obtient la "croix de Malte", le "moulin". Quarante triangles répartis sur toute la surface de l'œuf évoquent "les quarante martyrs", "les quarante jours de Carême", "les quarante jours de Pâques à la Pentecôte" ou "les quarante tâches de la maîtresse de maison" (Ukraine).

Par l'entrecroisement de deux lignes dans un cercle, on obtient la rose, la rosace, l'étoile, qui prennent diverses appellations de fleurs : "rose rouge", "rose blanche", rose des champs", tournesols".
On rencontre de temps à autre une figure non géométrique appelée "reine", "princesse", "vieille femme" (Ukraine) et qui serait une ancienne déesse de la fécondité dont il semble que les paysans aient oublié l'identité. Par contre, ils sont conscients de tout ce qui représente l'outillage agricole : râteau, soc de charrue, fourche pour le foin, crosse de berger. Les Roumains les appellent : grebla, fierul plugului, furca de fau, cârligul ciobanului, et considèrent ces signes comme bénéfiques par excellence.
Des lignes sinueuses, tracées en labyrinthe, portent en Roumanie le nom de callea ratacita , la "voie égarée", perçue comme le chemin qui conduit à l'au-delà. C'est donc un signe maléfique. On souhaite que la personne qui le reçoit se perde. Les Ukrainiens appellent ce dessin "chemin des Tziganes".
La perception des plantes stylisées n'est pas la même partout. Un motif qui nous paraît représenter le sapin est perçu comme tel en Roumanie. Cependant, les Hongrois y voient le romarin et les Ukrainiens le lycopode (ou pied de loup), plante magique des druidesses qui portait bonheur à celle qui la cueillait. En Biélorussie on orne la nappe blanche de Pâques de guirlandes de lycopode. En Ukraine (Kiev) on en met autour du plat sur lequel sont posés les oeufs décorés.
Les décors sont quelquefois expliqués par des légendes. Ainsi, les points blancs seraient les larmes de la Vierge Marie agenouillée devant Ponce-Pilate pour lui demander la grâce de son fils.
La décoration de la coquille a pris une telle importance qu'on a oublié qu'il s'agissait d'un oeuf et que, dans le langage courant, on élimine le terme "oeuf" pour désigner les oeufs décorés selon les diverses techniques. En Ukrainien, par exemple :

kranchanky      des teints
maliovanki      des peints
driapanki        des grattés
pyssanky          des écrits 

 

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Les fonctions rituelles de l'œuf

 

Depuis les temps païens, l'œuf symbolise le renouveau de la vie et de la fécondité. Il est, en même temps, le premier aliment carné du printemps qui apparaît au moment où les provisions végétales de l'hiver s'épuisent.
L'œuf s'offre de personne à personne en fonction des liens de parenté, de voisinage, d'amitié, de camaraderie, de compagnonnage et d'autres rapports sociaux. Nous connaissons en France le don des oeufs aux enfants de chœur qui, dans certaines régions, s'appelle le pâqueret.
Probablement pour rendre ce don plus beau, plus digne, l'idée vint aux gens de teindre l'œuf. Comme il est destiné à la consommation, doit garder toute son intégrité et ne pas se corrompre, on le fait cuire dur.
La teinte dominante est le rouge, couleur qui, en Europe, "chasse les démons et annule toutes sortes d'influences magiques". Un auteur allemand du XVIII ème siècle, (P.C. Hilscher Vom Aberglauben zur Osterzeit, Dresden 1708), parlant des superstitions de Pâques, prétend qu'on aurait teint l'œuf en rouge en souvenir du sang du Christ versé sur la croix. Ce symbole oublié, on se serait mis à décorer de toutes sortes de figures et de mots.
En effet, l'œuf premier aliment carné du printemps, est adopté dans les coutumes religieuses. Les population orthodoxes d'Europe Centrale ne consommant aucune alimentation animale pendant les sept semaines de carême, leur joie est grande lors du repas pascal où le carné est permis. Les festivités commencent par la messe de la nuit de Pâques. A minuit, le pope sort de l'église tenant un cierge allumé en et annonce :"Christ est ressuscité". Tous les fidèles viennent allumer leur cierge à celui de l'officiant en reprenant en chœur : "Christ est ressuscité d'entre les morts, foulant au pieds la mort avec sa mort. Par sa mort, il a racheté ceux qui étaient déjà au tombeau". A l'issue de cette cérémonie, le prêtre bénit la corbeille apportée par chaque famille.. Elle contient du pain, des gâteaux de Pâques, du fromage, (en Biélorussie et en Ukraine de la charcuterie et du raifort aussi), et toujours des oeufs de couleurs, décorés ou non de motifs.
C'est avec l'œuf que l'on rompt le jeûne. En Biélorussie, en Ukraine, on le coupe en morceaux infimes pour le partager entre tous les membres de la famille le matin de la Résurrection. Chacun en prend une bouchée entre le pouce et l'index, délicatement, et la porte à sa bouche en prenant soin de ne pas perdre une seule miette. On procède de même pour tous les aliments bénits de la corbeille pascale.
On se sert de l'œuf (toujours rouge, en Grèce, teint en uni ou multicolore dans les pays d'Europe Centrale) pour transmettre la nouvelle de la Résurrection. En Roumanie, on va souhaiter bonne fête au maître de la maison en toquant un oeuf contre le sien et en lui disant : "Hristos a Inviat" , "Christ est ressuscité". Le dimanche, on ne frappe que les extrémités ; le lundi et le mardi on heurte aussi les autres parties de l'œuf.
De Pâques à la Pentecôte, on se salue en entrechoquant des oeufs de couleurs. Les enfants s'en font une joie des semaines à l'avance, car celui dont l'œuf ne casse pas gagne de plein droit les oeuf qu'il a endommagés. Pour cette raison, on décore souvent des oeufs de pintades dont la coquille est plus résistante (Roumanie).
S'il faut un compagnon pour confirmer la Résurrection en toquant des oeufs, la couleur rouge de la coquille suffit à elle seule pour porter le message. Selon la coutume roumaine et ukrainienne des "Pâques rocmanes", le jour de la Saint Thomas, on jette à l'eau les coquilles des oeufs consommés. Le courant, dit-on les emportera au bout du monde, vers la rivière du Samedi sur les bords de laquelle vivent les r ocmani (roumains) ou blazhenni , "les gentils" (ukrainien). Ce sont des êtres imaginaires, incarnations des enfants morts sans baptême. Ils ignorent ce qui se passe sur terre, mais comme ils sont bons, on doit les prévenir en leur envoyant ces coquilles rouges, que le Christ est ressuscité, qu'ils sont sauvés eux aussi, et peuvent se réjouir. Le nom roumain rocmani serait venu par l'Indo-européen du terme brahman . Il s'agirait d'une survivance religieuse de l'Inde adoptée par le christianisme.
Une coutume contradictoire, en Ukraine, veut qu'on ne jette pas les coquilles teintées à la rivière, de peur que les mauvais esprits ne viennent s'y loger.
Les défunts -qui ne mangent plus que du sable- sont constamment dans la pensée des vivants. Aussi donne-t-on des oeufs décorés au pope afin qu'il prie pour les morts. L'œuf est une des denrées que les femmes portent au cimetière pour le repas qu'elles feront en commun sur les tombes. Le pauvre, l'étranger, (éventuellement une bohémienne de passage), devra goûter aux mets le premier, car il remplace les défunts (Roumanie, Yougoslavie). Cette cérémonie présente de nos jours des variantes. En Biélorussie, le dimanche qui suit Pâques, on dépose sur la tombe des oeufs teints en uni ou décorés de motifs, en offrande au décédé. On appelle ce jour Nauski Vialikdzien , "Pâques de Nav" (Nav étant le lieu de bonheur parfait des âmes des morts dans les temps païens).
Les coquilles des oeufs rouges consommés à Pâques ont aussi le pouvoir magique de chasser le mal. On les jette sur le toit pour protéger la maison des esprits maléfiques (Ukraine), dans l'étable, pour empêcher la sorcière de venir voler le lait des vaches (Roumanie). Suspendues en collier au cou des femmes stériles ou des malades, elles apportent la fertilité et assurent la guérison (Ukraine).
Le plus bel oeuf rouge (Grèce) ou le plus décoré (Yougoslavie) est suspendu dans un filet ou un panier auprès de l'icône comme gardien du foyer. Il y reste toute l'année jusqu'à ce qu'on le remplace par un nouvel oeuf pascal. Quand il tonne, on le dépose, avec son panier, sur le seuil de la porte. S'il grêle, on le transporte au milieu du jardin pour éviter que les récoltes ne soient détruites (Yougoslavie). Placé dans la ruche, l'œuf décoré veille sur l'essaim (Ukraine).
Les Serbes de Vojvodina (Yougoslavie) gardent l'œuf de Pâques près de l'icône pendant deux ou trois ans. Si quelqu'un se blesse, on casse l'œuf et on l'écrase en une poudre fine sur la blessure pour la cicatriser.
L'œuf a un pouvoir de reviviscence : en Biélorussie, les jeunes filles se frottent les joues avec l'œuf teint en rouge pour avoir bonne mine toute l'année. En Serbie, le premier oeuf coloré est gardé jusqu'à la Saint Georges. La veille de ce jour, on le met dans un récipient où trempent déjà des herbes et, le lendemain, les enfants se lavent le visage avec cette eau.
Si l'œuf a toutes les vertus, c'est parce qu'il est béni, dit-on. En réalité, les coutumes religieuses se sont superposées aux anciennes croyances païennes qui survivent encore et l'œuf est resté le symbole du renouveau et de la fertilité. Ceci est caractéristique pour les coutumes agraires : on dépose des oeufs teints dans le seigle vert, pour le faire pousser (Biélorussie), ou aux quatre coins de son champ pour le protéger de la grêle (Roumanie), ou dans le premier ou dernier sillon (Ukraine), mais uniquement le jour de la Saint-Georges. Or, cette fête s'est substituée à celle de Jaryla, dieu des semences, dont la mère possède des clefs pour ouvrir la terre et faire éclore les oiseaux. Dans les croyances concernant l'œuf, il est difficile de démêler la part de paganisme et le christianisme.
Il y a certainement eu autrefois des pratiques magiques s'attachant aux signes bons ou maléfiques, figurés sur les oeufs. Si l'on en voulait à son voisin, on allait enterrer dans son champ un oeuf qui portait malheur. C'est peut-être pour cette raison que, jusqu'à nos jours, dans le nord de la Roumanie, les popes ont défendu de décorer les oeufs.
L'œuf pascal bénit ne doit pas se corrompre. S'il dégage une mauvaise odeur, c'est, dans les Carpates, un critère infaillible : la femme qui l'a décoré porte en elle quelque chose de maléfique.
L'œuf joue aussi un rôle dans la sociabilité villageoise. Il se donne en gage d'alliance, de fidélité, d'amour. En Roumanie, dans la cérémonie de la sororité, "suratia" , deux jeunes filles, en présence d'un jeune célibataire de leur choix, échangent des dons : "pupeze" , pains tressés, et la Pâque (sorte de brioche au fromage), en se promettant de devenir sœurs et de le rester jusqu'à la mort. Puis, elles offrent à leur témoin un fichu fait de leurs mains et des oeufs coloré et dessinés en lui demandant son amitié éternelle. Dans la plus grande partie du pays, cette cérémonie, originaire de Thrace, a lieu le mardi après Pâques.
En Hongrie, l'envoi d'un plat d'amitié était fixé au dimanche d'après Pâques. Il se pratique encore en Transdanubie, en particulier dans les comitats de Somogy et de Zala. Le plat d'amitié peut s'envoyer entre jeunes filles, entre garçons ou d'une jeune fille à un jeune homme. Le contenu change selon les régions, mais l'œuf pascal n'y fait jamais défaut. Dans certains villages, il s'agit d'un échange de plats, dans d'autres, celui qui reçoit ce cadeau prend un oeuf, en met deux à la place et retourne le plat à celui qui le lui a envoyé.
Dans de nombreux pays, des jeunes filles offrent des oeufs de Pâques aux jeunes gens. En Allemagne (Oberhessen), elles les posent sur l'appui de la fenêtre de leur chambre où les garçons viennent apporter des sucreries et du schnaps. En Alsace, sans le Tyrol du Sud, un nombre impair d'œufs encourage le prétendant, un nombre pair signifie que sa cour est inutile ; mais dans certaines localités les signes sont inversés.
La fille "reste sur ses oeufs" si les garçons ne viennent pas les chercher. On plaisante beaucoup. En Allemagne (Friesland) ont dit qu'elle doit les couver!
Citons enfin que l'œuf sert de support pour transmettre non seulement le message de la Résurrection, mais des vœux personnels de bonne  fête. Le message peut être implicite : fleurs, dessins  divers (dont la signification reste souvent obscure) ou explicite : souhaits, poèmes, exprimés par des mots.
Le motif décoratif, quel qu'il soit, est choisi en fonction des circonstances et de la personnalité de celui ou celle à qui on destine l'œuf. Il est souvent révélateur des rapports entre le donateur et le destinataire. Un certain nombre d'œufs sont commandés chez des personnes qui se sont spécialisées dans cet art décoratif. A Solothurn (Suisse) une gratteuse d'œufs", "Eierkratzerin" , s'est rendue célèbre pour ses poèmes qu'elle composait et grattait sur les coquilles selon le désir de ses clients.
Les poèmes accompagnés de représentations de fleurs ou de broderies, sont fréquents sur les oeufs d'Allemagne et des minorités allemandes de Tchécoslovaquie. Ils révèlent l'état d'esprit du donateur.
"Wenig aber vom Herzen" Peu mais de tout cœur.
"So klein auch die Gabe scheint, Sie ist treu und gut gemeint" Si petit que ce cadeau paraisse, il est sincère et bien intentionné.
(Bohème, Tchécoslovaquie)

Lebe glücklich,
Frei von Schmerzen,
Und in deinem Herzen
Sei ein Plätschen
Auch füf mich.
Vis heureux
Sans chagrins,
et que dans ton cœur,
Il y ait une petite place
Aussi pour moi.
Hesse, Allemagne

Quelques textes sont très romantiques :

Wenn ich einst, im Grabe ruh'
Und die Erde deckt mich zu,
Planz an mein rechte Seite
Eine kleine Trauerweide,
Schreib an meinen Grabenrand,
Das Mädel hab' ich auch gekannt.
Quand je reposerai dans la tombe
Et que la terre me recouvrira,
Plante à mon côté droit
Un petit saule pleureur
Écris, sur le bord de ma tombe,
Cette jeune fille, je la connaissais aussi. 
Schröck, Hesse, région de Marburg
Allemagne 

Nous ne sommes donc plus en présence de l'œuf destiné à une consommation rituelle, mais de celui qu'on garde précieusement en souvenir d'un être aimé.
Avec la mode des cadeaux, il est devenu naturel aux gens de décorer l'œuf le plus joliment possible. A Kursumlija, en Serbie, dans les années 1920, on considérait comme un manque d'égards, une impolitesse, de donner des oeufs unis. On n'offrait que des oeufs décorés de deux ou trois couleurs, uniquement avec des teintes végétales.
Il semble que la décoration soit devenue de plus en plus élaborée. Le décor polychrome complexe se trouve particulièrement dans les régions où la broderie des vêtements et de la lingerie est très raffinée (pays hutsul d'Ukraine, Slovaquie, Moravie, Roumanie). Les oeufs modernes, richement ornés, n'ayant plus de fonction comestible, sont laissés crus.
Décorer les oeufs n'est pas uniquement le fait des orthodoxes, mais aussi des catholiques d'Europe Centrale. Des israélites les teignent à la pelure d'oignon (Roumanie). En Yougoslavie, des musulmans s'y intéressent et les achètent. En France, à Allenwiller (Alsace), une famille protestante, venue de la région de Zürich, à la fin de la guerre de trente ans (XVIII ème siècle) a perpétué la tradition des oeufs décorés et, dans cette même localité, des catholiques commencent à s'y intéresser.
Si la décoration des oeufs de Pâques a perdu de son importance, après la guerre, en Europe Centrale, elle n'est pas complètement disparue. On assiste à un renouveau de cet usage chez les groupes émigrés hors de leur pays comme les Biélorusses, Polonais, Roumains, Russes, Slovaques, Tchèques, Ukrainiens, et cette coutume tend à devenir une recherche de leur identité.

L'œuf de Pâques,
du cadeau d'amitié au cadeau de prestige.

L'œuf, symbole cosmogonique, parmi les plus anciens, se retrouve dans le christianisme lié à la fête de Pâques. Son usage est général chez tous les peuples chrétiens.
A Paris, au moyen âge, les clercs, les étudiants de l'Université et les jeunes gens des quartiers formaient une longue procession qui se rendait sur le parvis de Notre-Dame pour y chanter des Laudes. Ensuite, ils faisaient le tour des maisons pour y quêter des oeufs de Pâques.
La coutume de donner des oeufs comme présent est ancrée aussi bien dans les classes rurales que citadines, mais également dans les milieux plus élevés dans la hiérarchie. Le roi de France recevait en hommage le plus gros oeuf pondu dans le royaume le Vendredi saint, et, lui-même, distribuait à l'assistance, à l'issue de la messe de Pâques, des oeufs dorés. Des peintres célèbres, comme Lancret et Watteau ont peint des oeufs de Pâques. Plus modestement, les oeufs que l'on s'envoyait entre parents et amis étaient tout simplement peints en rouge, la bonne couleur, celle qui apporte la chance et la prospérité, d'autres aussi étaient teints en bleu ou bariolés.
En Europe, et non seulement en France, dès le XVIII ème siècle, plus communément au XIX ème siècle, les oeufs artificiels se substituèrent aux vrais oeufs pour devenir de simples contenants de bonbons, des bijoux, jusqu'à des oeuvres d'art d'orfèvrerie, tout en conservant une des fonctions sociales de l'œuf naturel, celle de cadeau d'amitié.
Les orfèvres, les manufactures de porcelaine, toutes sortes d'artisans rivalisèrent d'ingéniosité et l'on vit des oeufs en or et en argent, émaillés, sertis de pierres précieuses, en papier mâché, en bois, en pierres dures. Tantôt grandeur nature, tantôt plus grands, tantôt breloques précieuses que les dames accrochaient à leurs colliers ou à leurs bracelets.
Les oeufs les plus prestigieux furent faits en Russie tsariste. Au XIX ème, se développa une véritable mode, lancée et soutenue par les tsars Alexandre III et Nicolas II, qui chargèrent leurs orfèvres, parmi lesquels le célèbre Fabergé, de créer chaque année un nouvel oeuf, en matières précieuses. Ainsi entre 1884 et 1917, ont été ciselés 57 oeufs précieux, dont il reste 46 exemplaires maintenant dispersés à travers le monde dans les musées et les collections privées. Chaque année, d'après commande, un nouvel oeuf sortait d'un atelier d'orfèvre et était destiné à la tsarine, à l'impératrice douairière, ou à quelque grande dame. Les oeufs faits pour les tsars commémoraient toujours quelque évènement : une minuscule statue équestre, ou le carrosse du couronnement que l'on retrouvait à l'intérieur, la reproduction d'une résidence favorite, les portraits en miniature des membres de la famille impériale et jusqu'à un yacht de plaisance enfermé dans un oeuf de cristal de roche et que l'on aperçoit de l'extérieur. Nous avons vu récemment dans une exposition à Paris, parmi les trésors des musées de Moscou, le cadeau du tsar Nicolas II à l'impératrice Maria Fedorovna, à l'occasion de Pâques 1904, oeuvre de Fabergé, qui représente un oeuf en or émaillé blanc sortant des murailles du Kremlin, surmonté de la coupole dorée de la cathédrale de la Dormition.
De nos jours, les confiseurs ont pris la relève des orfèvres. Et c'est pour la joie de tous que les oeufs en chocolat envahissent les étalages des pâtisseries pour les fêtes de Pâques.

 

 

 

 

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