ban, bane ou banne ?

Au cours de ces dernières décennies, plusieurs correspondants de la presse régionale ont tenté de retrouver l' étymologie du nom de certaines communes. Et j' ai eu la surprise amusée d' apprendre que Banne se nommait ainsi pace que ses habitants avaient été longtemps des fabricants de paniers !
Il est vrai que banne venu du bas latin benna, a partiellement désigné, dès le début du moyen-age, divers travaux en osier, particulièrement le panier tressé ou la hotte de vendanges. Mais l' hypothèse est fantaisiste.
Au siècle dernier, l' érudit chercheur que fut Albin Mazon a écrit:

"L' étymologie de Banne (en latin Bana) paraît être le mot patois bono (corne) francisé encore tous les jours en Banne. Sans cela, pourquoi Banne aurait-elle une corne dans ses armoiries ? C' est pour cela qu 'on doit écrire Banne sans S. Mais d' où lui vient cette corne ? Nous serions tenté de croire que les anciens considéraient les montagnes comme autant de cornes et c' est ainsi, qu 'après avoir appelé Banne le mamelon où s' éleva leur premier village (le fort de Banne), ils appelèrent les deux hauteurs voisines Bannelle et Banne-Vieille (dont on a fait depuis Bonne-Vieille)."

Nous retrouvons aujourd'hui, dans la langue locale : bano, bana avec ce sens de corne. Mais malgré le respect que je porte au remarquable chercheur que fut Albin Mazon, j' ai toujours pensé que la corne choisie pour figurer dans les armoiries de la seigneurie de Banne n'a été qu 'un symbole du nom du lieu et que, comme la plupart de ces féodaux, les De Banne ont tiré leur nom patronymique de celui de leur terre et pris naturellement dans leurs armes une demi banne ou bois de cerf.
Après la parution, en 1985, du "Journal de Jacques Beauvoir de Roure", j' aiéchangé plusieurs correspondances avec un professeur d' histoire. De nationalité allemande, mais descendant d' une famille protestante lozérienne émigrée au début du XVII ème siècle, après la révocation de l'Édit de Nantes, il était venu plusieurs fois dans notre région pour laquelle il avait un vif intérêt. C' est lui qui a éveillé mon attention lorsqu 'il me fit remarquer que l' étymologie du nom de notre commune pouvait remonter à l'ancien haut allemand : Ban, venu du verbe germanique Bannan, signifiant, entre autres : commander, dominer ou défendre.
Cette interprétation est plausible si nous nous replaçons assez loin dans l'Histoire. Remontons aux derniers jours de l'année 406. Au nord de l'Empire romain les troupes régulières et les fédérés francs au service de Rome ne purent empêcher plusieurs peuples barbares de traverser le Rhin, probablement pris par les glaces d'un hiver très rude. Des dizaines de milliers de guerriers se jetèrent sur la Gaule.
Époque troublée et confuse qui brisa la longue paix assurée par Rome, et que l'Europe occidentale n'a jamais plus retrouvée pour un temps aussi long. Divers royaumes germaniques se sont alors édifiés dans l'ancienne Gaule. Ils allaient commencer à tracer, pour des siècles, non seulement les traits marquants de la vie politique de notre pays mais encore influer sur son langage, même dans les régions méridionales.
J'ai développé ce sujet, il y a une dizaine d'années, dans une série de causeries diffusées sur les ondes d'une radio locale. Mais je ne puis en reprendre les textes qui occuperaient de trop nombreux numéros du Bulletin et concernent d'ailleurs plus l'histoire régionale que locale. Disons brièvement que les Burgondes, peuple germanique mais d'origine scandinave, se rendirent maîtres des régions situées à l'est du Rhône, depuis la vallée de la Saône jusqu'à la Durance dans un premier temps, puis Arles plus tard et vraisemblablement la bordure méditerranéenne ensuite. Ils franchirent même le Rhône, s'emparèrent, au moins en partie de l'Helvie (le futur Vivarais) et poussèrent peut-être jusqu'aux Cévennes. Ils se heurtèrent d'ailleurs aux Wisigoths venus de lointaines régions d'au-delà du Danube, qui occupaient les anciennes provinces gallo-romaines à l'ouest du Rhône jusqu'aux Pyrénées, et passèrent même en Espagne. Des conquérants hardis, les Francs, maîtres du Nord, participèrent également au partage jusque dans le sud du Massif-central.
La grande faiblesse de la connaissance de cette époque, c'est qu'elle manque d'une trame historique suivie. De très longues périodes nous sont même inconnues. Aucun texte  nous les éclaire, et l'historien consciencieux doit admettre qu'il ne peut retrouver la réalité d'un passé effacé. Mais les peuples envahisseurs, qui mêlaient femmes et enfants aux guerriers, ne dépassèrent probablement pas 100000 individus chez les Wisigoths, et encore moins chez les Burgondes; 80000 nous dit Saint Jérôme, qui vécut à Rome plusieurs années où il fut l'un des secrétaires du pape Damasse et contemporain des événements que nous suivons.
Les familles aristocratiques de nos régions avaient eu, avant l'arrivée même des romains, le contrôle des pouvoirs et des fortunes. lorsque les chefs des peuples envahisseurs décidèrent de se partager l'Empire, ils savaient qu'ils ne pourraient pas régner sans l'appui et l'intermédiaire de ceux-ci. La haute société gallo-romaine, ralliée par force, s'est donc "barbarisée". En ce qui concerne le présent article, on peut dire que dès cette époque des mots germains sont apparus dans le vocabulaire gallo-romain.
Mais dans le V ème siècle bouleversé, au milieu des tueries, des pillages, des ravages de bandes errantes, tandis que la politique, les intrigues ambitieuses déchiraient Rome, que les empereurs, jaloux des qualités de leurs meilleurs officiers les faisaient bassement et stupidement tuer en les accusant de complicité avec les barbares, que d'autres officiers, ivres de puissance, s'imposaient à leur tour dans le sang, les mœurs du temps entraînaient aussi partout des conflits de juridiction au sujet des possessions territoriales. Des évêques même s'affrontèrent. Plusieurs furent assassinés, comme celui d'Arles, en 426.
Au cours des siècles précédents, sous la tutelle romaine rigoureuse qui maintenait la paix, la population de notre paroisse avait sans doute délaissé le plateau, impressionnant socle défensif qui la protégeait, pour s'installer plus bas, face au Midi, à l'abri des vent du Nord et dans un lieu d'accès plus facile. Mais le cours tranquille du temps, maintenant brisé, allait obliger les héritiers inquiets d'une civilisation écrasée à rechercher l'abri de camps retranchés, de murailles, de remparts, de défenses de toutes natures, et cela allait durer des siècles.
Nous ne savons rien des différentes constructions qui ont précédé le château que nous connaissons. Le refuge élevé, probablement utilisé dans les temps primitifs, ainsi que nous l'avons déjà vu, a pu recevoir une tour défensive comme en de nombreux autres lieux. Flanquée peu à peu par des bâtiments, elle est devenue un de ces châteaux forts qui furent une composante essentielle des temps médiévaux en affermissant le pouvoir seigneurial. Divers documents cités par René Evesque prouvent que le "castrum" était construit au 12 ème siècle. Mais il est certain qu'une place défensive fut installée bien avant cette date. Car à la suite des invasions, le cloisonnement de la vie sociale, économique et politique a désintégré l'idée d'État, dispersé l'autorité au sein de seigneuries qui se sont appuyées sur la force pour établir une hiérarchie féodale. Au V ème et au VI ème siècle les Cévennes furent, elles aussi, constamment déchirées entre Francs, Burgondes et Wisigoths. Les limites changeantes des royaumes ne permettent pas de les fixer avec exactitude. Des partages compliqués, incessants, que la Loi Salique impliquait ont également entraîné les luttes fratricides. L'agressivité fut même considérée comme une qualité au cours de cette époque de violence. Dans les fiefs qui se constituaient peu à peu, c'est la force qui accapara le pouvoir à son profit et qui créa la trame de la future noblesse. Saint Grégoire de Tours, qui fut sans doute le premier écrivain de l'Histoire de France, nous dit qu'il "se commit en ce temps beaucoup de crimes".
Nous retrouvons l'idée de commander, dominer, défendre, lorsque l'on sait que Banne contrôla, bien avant l'occupation romaine et durant des siècles, deux passages essentiels dont l'origine fut sans doute dans les pistes tracées par les Celtes à l'époque protohistorique, puis des chemins de transhumance (les drailles). Nous avons déjà vu qu'une de ces voies longeait le massif du château. Elle venait du Bas-Languedoc par Saint-Ambroix, en rejoignait une autre, proche, détachée de celle qui devint la célèbre Voie Régordane, et se dirigeait, elle, par Barjac, vers un passage de bateliers sur le Rhône déjà utilisé depuis des temps anciens par les commerçants grecs de Marseille. Partant d'Italie, de Suisse, de Provence ou de la Plaine Rhodanienne, on pouvait ainsi rejoindre notre région et l'Auvergne. C'est là que fut construit, de 1265 à 1309, le célèbre Pont du Saint-Esprit, de Saint-Saturnin-du-Port qui resta, durant des siècles, le seul passage sur le Rhône depuis Lyon.
Deux excellents locaux : mon ami Joseph Thibon, ancien maire des Vans, comme l'abbé Jean-Paul Roux qui consacra de longues recherches à l'histoire de Barjac, pensaient que César et ses légions avaient pu emprunter cette voie pour accéder à l'Auvergne, avant d'affronter, en 52 avant J-C, Vercingétorix et ses troupes lors de la révolte gauloise. Mais ils étaient prudents dans leurs jugements et ne furent jamais catégoriques. Nous essayerons peut-être un jour d'examiner leurs arguments qui peuvent nous faire penser que les légions traversèrent le quartier de Granzon et Chibasse. Mais on a déjà noirci d'innombrables pages sur ce sujet sans y apporter une réponse définitive. César, lui-même, dans les Commentaires qu'il a fait sur la Guerre des Gaules, a passé cet itinéraire sous silence.
En tout cas, le tracé qui reliait la basse vallée du Rhône aux Cévennes, à la Régordane et à l'Auvergne depuis Pont-Saint-Esprit, par Laval-Saint-Roman, Barjac et les Vans, reste aujourd'hui imprécis et quelque peu oublié. Les historiens du Vivarais négligent généralement cette transversale du talus cévenol parce qu'elle se trouva, et se trouve toujours, sur une marge géographique. Elle fut l'un des chemins qu'utilisèrent les pèlerins descendus du Puy par la Régordane, pour se rendre à l'abbaye de Saint-Gilles par le Rhône ou la voie qui le longeait ? Car, après la Vierge Noire, on visita, très tôt, le tombeau du saint ami des biches. Il fut l'un des plus illustres lieux de pèlerinage de la chrétienté, dès la seconde moitié du IX ème siècle et jusqu'au XIII ème. Le rayonnement de l'abbaye, son port qui permettait l'accès à la Méditerranée, lui valurent d'être associé par la papauté à la préparation de la première croisade. La ferveur lançait alors les foules sur les chemins. Les Bénédictins de Saint-Gilles les contrôlèrent de fort loin. Ils partagèrent avec les ordres militaires le soin d'assister les pèlerins et d'assurer leur sécurité. Cette politique peut expliquer l'importance du chemin, maintenant assoupi, qui passait sous le château de Banne et qui connut vraisemblablement sa plus grande prospérité au cours des XII ème et XIII ème siècles, lorsque nous voyons les moines de Saint-Gilles tenir Villefort, Chambonas ou les Vans, les Templiers établis à Jalès et les Hospitaliers à Saint-Jean d'Artignan, près de Saint-Martin d'Ardèche.
Puis le vent de l'Histoire a changé. La ruée des chevaliers du Nord dans la Croisade des Albigeois, le rattachement de fait du Languedoc au domaine royal qui s'en suivit au XIII ème siècle, les traités de pariage, le temporel épiscopal de Viviers devenu partie intégrante du royaume en 1308, comme l'annexion du Valentinois et du Dauphiné au cours du XIV ème siècle, ont ouvert largement la vallée du Rhône aux passages et aux échanges. Le chemin de Pont-Saint-Esprit à aux Vans s'est alors lentement effacé, comme la Régordane qu'il desservait par Villefort ou par Pradelles, après avoir passé le pont de Chambonas. Celui-ci fut le seul passage assuré toute l'année sur le Chassezac jusqu'au XVIII ème siècle. Il permettait également de rejoindre Joyeuse et Aubenas, et avait déjà peut-être été un pont de bois jeté plus en amont sur la rivière par les Gaulois.
Mais revenons à Banne. Pour des raisons stratégiques et commerciales, les Romains n'ont pas dû négliger ce contrefort dressé au bord de la plaine. Le lieu porta-t-il alors un nom gallo-romain ? Nous l'ignorons, comme nous ignorons tout de son histoire jusqu'au XII ème siècle. La première mention jusqu'ici connue du nom d'un seigneur est celle d'Arnaud de Banne, dans une charte datée de 1181. La première citation de la propriété du château n'a été révélée que dans un document datant de 1236. Sa juridiction était alors divisée en 8 parts. Les de Beauvoir du Roure n'étaient alors cités que comme co-seigneurs. Mais, en 1320, Pierre de Banne ne possédait plus que le quart de la seigneurie et c'est au cours du XIV ème siècle que les Beauvoir du Roure furent qualifiés du titre de seigneur de Banne. Au siècle suivant, le chevalier Guillaume de Beauvoir, seigneur du Roure, épousa le 14 avril 1472 Urbaine de Grimoard-Senhoret. Celle-ci était la fille du seigneur de Grizac et Verfeil en Gévaudan, et arrière petite nièce du pape Urbain V. Elle apporta à son époux la seigneurie de Grizac et la maison du Roure ajouta à son nom et à ses armes ceux des Grimoard à partir de cette date. J'espère ainsi satisfaire la question souvent posée : "pourquoi Grimoard de Beauvoir du Roure ?" ,lorsque j'ajouterai que d'anciennes généalogies nous assurent que les de Beauvoir étaient comtes de Vienne vers l'An Mil et qu'un cadet, Guillaume de Beauvoir, seigneur du Roure, se serait fixé en Gévaudan. Marié avec Alix de la Garde, en 1402, "il décida de porter aussi le nom de du Roure pour se distinguer des autres familles du nom de Beauvoir en ce royaume."
Il est donc logique d'avoir associé, dans les armoiries de la commune,  le Roure (chêne) à une demie Banne (bois) de cerf - d'après la Généalogie des de Banne, de M. de Montravel - Comme il peut aussi paraître judicieux de penser -et je n'affirme rien- que si Banne, pourvu de deux passages importants qui en ont fait un lieu de garde et de défense a porté, depuis l'arrivée des vagues germaniques au V ème siècle, un nom venu de l'ancien haut allemand : Ban (prononcé : Bane) qui implique l'idée de surveillance, il serait justifié que son emblème héraldique porte la devise : " je défends ".
On peut aussi remarquer que l'orthographe : Bane, se retrouve également sur de nombreuses anciennes cartes, en particulier celles qui furent dressées pour le Gouvernement Général du Languedoc.

Gaston PAYSAN