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À la demande de sa famille, le commandant de bataillon Fernand Martin a écrit sa guerre à partir de ses carnets de campagne. Il est décédé en 1919 des suites de ses blessures

Extrait de ses carnets début d'une mission, à ce moment là il est capitaine.

« J'atteins les tranchées anglaises. Je marque un temps d'arrêt pour me renseigner sur la position de l'ennemi qui ne signale pas sa présence par le moindre coup de feu. Mais la conversation est difficile, cependant j'apprends que de la direction de l'usine que j'ai prise comme objectif de droite « il vient beaucoup d'obus, beaucoup de canons (sic.) ». Nous repartons donc dans la même direction, mais en tirailleurs, pour ne pas présenter d'objectif trop vulnérable à cette distance de 1200m. Nous parcourons ainsi sans hâte et sans essuyer le moindre coup de feu environ 300m, nous arrivons à un chemin planté d'aubiers. C'est là que l'artillerie ennemie nous guettait et nous attendait. Dans le fossé de ce chemin nous avons marqué un nouvel arrêt pour souffler. À peine en débouchons-nous qu'une rafale d'artillerie lourde s'abat sur nous, nous arrosant de ses éclats et faisant dans nos rangs les premières victimes. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, tout le monde a disparu parterre. Blotti moi-même au pied d'un aubier, j'invoque N.D. de Bon Secours et N.D. des Lumières. Au moment où je vais me jeter en avant une nouvelle rafale s'abat. Cette fois les éclats ont passé si près de moi que j'ai eu à la nuque une impression de brûlure ; j'y porte ma main, rien. Mais il faut sortir de là. J'avise à une centaine de mètres des meules de grains, j'y cours, cherchant à entraîner les hommes derrière moi, mais pas un ne bouge. Serai-je le seul survivant ? Je me précipite vers eux et dominant le tumulte effroyable des obus qui éclatent autour de moi, je leur crie : « Mais sortons de là, malheureux, nous allons tous y rester ! ». Ils m'ont compris cette fois, ils ont confiance et tous ceux que la mort n'a pas déjà fauchés ou que leurs blessures ne clouent pas sur place, se précipitent à ma suite. C'est alors une course folle à travers les obus, rien ne nous arrête plus, on ne voit même pas ceux qui tombent et nous n'attendons plus notre salut que d'un événement imprévu. Il se produit sous la forme d'un sillon parallèle à notre front, dans lequel tout le monde se jette à plat ventre, couchés les uns sur les autres. À notre droite la 22 ème, favorisée par un cheminement couvert par la berge du canal, sur sa droite, par les murs encore debout d'une grosse ferme que notre artillerie à copieusement bombardée, sur son front, a pu pousser une section jusqu'à cette fermette. Au moment où elle en débouche, elle est violemment prise à partie par les mitrailleuses allemandes qui n'ont pas encore signalé leur présence mais qui dès ce moment s'acharnent sur tout ce qui se montre.

Le commandant qui est de ce côté s'agite désespérément et pousse en avant les éléments de droite de ma compagnie pour les porter jusqu'à la ferme où la section de la 22 ème a dû se replier pour trouver un abri.

J'ai au contraire donné l'ordre de se terrer immédiatement, car le sillon qui nous abrite incomplètement est maintenant fauché par les mitrailleuses. Malheur à quiconque ne s'aplatirait pas comme une punaise. Mais avant que mon ordre ne soit arrivé à 300m à droite où se trouvent mes hommes les plus éloignés, ceux-ci sous la conduite d'un brave sergent se précipitent en avant à la voix du chef de bataillon. Ils sont une douzaine. Ils n'ont pas fait 30 pas que la mitrailleuse les couche sur le sol et j'assiste alors à ce spectacle horrible : pendant qu'ils creusent la terre de leurs mains pour disparaître dans le sol huit d'entre eux sont tués. Les survivants n'osent plus bouger, car le moindre mouvement attire une nouvelle rafale. Ils se blottissent alors contre leurs camarades tués et se servent de leur corps comme d'un rempart, ils les disposent pour se faire un abri. Derrière ce mur de chair humaine où ils disparaissent, ils disposent leurs sacs puis parviennent à se creuser un trou qui serait leur tombe, s'ils se soulevaient seulement pour tenter d'en sortir. Et jusqu'à la nuit ces 4 survivants restent là comme nous dans notre sillon où ils ne peuvent même pas tenter de nous rejoindre. Cependant nous ne pouvons rester ainsi plus longtemps, et puisqu'il n'est plus possible d'aller de l'avant, il faut que l'effort que nous avons fourni et qui nous a permis de progresser de 1200m n'ait pas été en pure perte ; il faut organiser le terrain conquis. Déjà les plus hardis se sont mis à l'œuvre. Se rappelant les leçons reçues dans le temps de paix, ils se sont débarrassés de leurs sacs qu'ils ont disposés en bouclier aussi en avant que possible du sillon de façon à éloigner les ricochets ; car, sans une minute de répit, les mitrailleuses avec leur crépitement monotone qui leur fait donner le surnom de « moulin à café » ne cessent de faucher le terrain que nous occupons. Leur musique insupportable ne serait rien si elle ne s'accompagnait du « vromzissement » des balles qui sifflent à quelques centimètres de nous. Mais comme aucune ne nous atteint, la confiance renaît, et bientôt avec elles les lazzis les plus comiques. Moi-même ne puis résister à la contagion et me souvenant de cet exemple d'harmonie initiative je m'écrie  « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? » - « Pas pour nous ! » me répond un gaillard qui a déjà fait son trou et qui tient à témoigner de son calme.

Il faut pourtant que j'arrive jusqu'au chef de bataillon : 300m nous séparent. Pour cela je dus me livrer à une gymnastique que je recommande aux gens qui veulent combattre l'obésité... J'ai beau peser sur mon ventre je ne puis le faire entrer et si, par compression je puis l'aplatir, je n'en peux faire autant avec mes fesses qui pendant tout le parcours vont être l'objectif mobile sur lequel les mitrailleuses boches vont exercer leur habileté. La régularité avec laquelle leur musique m'accompagna tout le long de mon parcours me permit de constater que pas un instant le point de visé ne disparut… De son côté le commandant venait vers moi par le même procédé qui consistait à allonger les bras le plus possible, planter ses ongles dans le sol, exercer une traction pour faire avancer le corps sans se soulever, rallonger ensuite les bras, faire une nouvelle traction et ainsi de suite, en ayant bien soin dans la traction de maintenir les coudes le plus près possible du sol… Après une heure au moins pour arriver près du chef de bataillon, nous nous rejoignîmes et je lui montrai un point d'où nous pourrions nous rendre parfaitement compte de la situation sans courir le risque d'être vus, mais il était à l'autre bout de la ligne. Nous voici donc à refaire « la route » en sens inverse. Le commandant peut voir que les hommes qui sont là ne manquent pas d'entrain, à son tour il les encourage et entendant l'accompagnement ininterrompu des balles qui nous sifflent aux oreilles il se laisse aller à me plaisanter sur mon embonpoint qui est la cause de l'émergence de mon corps de façon suffisante pour attirer le feu des mitrailleuses. « Baisse-toi dit-il tu vas te faire moucher ! » - a pas peur, ils ne voient que mes fesses ! » Ces propos ne vont pas sans exciter l'hilarité des hommes que cette gaieté, peut-être forcée, rend tout de même plus hardis et moins conscients du danger….

Nous atteignons enfin une espèce d'abri naturel formé par un talus et des aubiers qui nous masquent à la vue des boches. Nous pouvons alors constater que notre route en arrière est jalonnée de nombreux cadavres, mais que pas le moindre renfort en vue. Le commandant établit un rapport au Général Joubert pour l'informer de la situation, lui disant pour quelles raisons il ne peut progresser, mais il affirme que sur le terrain conquis nous tiendrons jusqu'à demain. Pendant qu'il écrit, je cherche à repérer la position de ces maudites mitrailleuses… Il n'y a pas d'erreur :  « C'est bien cette sale mitrailleuse ! Que ne donnerais-je pas pour pouvoir la signaler aux batteries anglaises qui de G. doivent pouvoir les battre. » Ainsi pensais-je à haute voix. « Voulez-vous que j'aille les signaler ? » dit une voix à côté de moi. Ayant passé son fusil en bandoulière le voilà à plat ventre rampant… Une demi-heure après environ l'artillerie anglaise écrase de ses projectiles le point indiqué. Chaque fois que la batterie déplace son tir… le crépitement des mitrailleuses reprend pour nous narguer. Ce que voyant, les anglais n'arrêtaient plus jusqu'à la nuit le bombardement du point signalé comme dangereux pour nous. La nuit venue, le calme renaît, quelques outils de parc recueillis par le 22 ème et le 23 ème nous permettent d'achever l'organisation de notre tranchée. Il ne faut pas songer à aller aux provisions, il faudrait parcourir 2km et nous sommes si peu nombreux dans la tranchée que la présence de tous est indispensable pour le cas où nous serions attaqués. Il faut maintenant se compter, car on n'a pas eu le temps en route de prendre note de ceux qui tombaient. Chacun apportera dans ce bilan funèbre le récit de ce qu'il a vu. C'est à cette œuvre tragique que nous allons passer la nuit... »